• Bernard Mananes

Peut-on pirater nos rêves ?

Non, vous ne… rêvez pas ! Les dernières avancées dans le neuromarketing permettent désormais de s’immiscer dans nos songes pour y inclure certaines idées. Si, dans le cadre de l’hypnose, le travail sur les rêves est courant, ce sont désormais les grands noms de la tech qui s’y intéressent… Google, Méta et autres Amazon sont-ils en train de coloniser notre sommeil ?


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Hacker nos rêves... Un rêve devenu réalité ?

C’est un vieux rêve (c’est le cas de le dire...) de la science-fiction qui est en train de devenir réalité : influencer nos rêves pour infuser un comportement. On imagine sans mal tous les bénéfices que pourraient retirer les grandes entreprises et les Gouvernements d’une telle martingale ! Au delà des métavers et autres web 3.0, on pourrait donc influencer suffisamment un individu dans son sommeil pour l’emmener à acheter tel produit plutôt qu’un autre ou bien à penser telle chose plutôt que telle autre.

Un article de l’excellent magazine scientifique Epsiloon nous en fait la démonstration et les conclusions à en tirer sont pour le moins troublantes. Ainsi, lors du Super Bowl 2021, une marque de bière américaine a diffusé à quelques volontaires un film censé inspirer leurs rêves. L’idée est plutôt simple : faire visionner trois fois cette publicité censée associer des images, des sons et une musique envoûtante juste avant de se coucher. Les cobayes – volontaires- continuaient d’entendre la musique pendant leur sommeil. A leur réveil, certains des douze volontaires ont effectivement rêvé des paysages suggérés et un d’entre eux a rapporté avoir rêvé de bière, indique le magazine.

Certes, mais un sur 12, cela fait quand même peu pour pouvoir dire que l’on sait désormais influencer nos rêves... Mais derrière cette expérience, se cache un vrai mouvement de fond où de nombreuses entreprises se positionnent : 77 % des entreprises sondées l’an dernier aux États-Unis envisagent de recourir à certaines techniques pour influencer nos rêves. Lorsqu’on sait les sommes qu’elles sont prêtes à investir dans la publicité télévisuelle, l’idée peut faire frémir : un spot de 30 secondes coûte des milliers d’euros pour un résultat aléatoire, alors si on leur promet d’avoir accès à nos psychés pendant notre sommeil, le calcul est vite fait !

A vrai dire, l’idée n’est pas nouvelle : déjà, dans l’Antiquité, dormir près de l’oracle de Delphes était censé générer des rêves divins et le travail sur les modifications des rêves est quelque chose que l’on pratique couramment en hypnose. Mais ce travail réalisé avec un thérapeute a une fonction précise, destinée à un mieux être de celui qui consulte. Là, la logique est tout autre puisqu’il s’agit d’une volonté d’influence directe d’une personne ou d’une entreprise sur nos inconscients.

A l’été 2020, le Massachusetts Institute of Technology ( MIT ) a dévoilé un appareil, appelé Dormio, capable, en reconnaissant les différentes phases d’endormissement, les moments les plus propices à l’implémentation d’idées dans le cerveau du dormeur. Lors de cette expérience, il s’agissait de faire penser à un arbre et, de fait, 67 % des participants à l’expérience ont effectivement pensé à un arbre.

La réalité virtuelle ( pense-t-on suffisamment à ce que peut bien signifier cet oxymore ?) est une autre manière d’influencer les rêves. Ainsi, l’Université de Montréal a équipé 137 étudiants de casques de réalité virtuelle en leur demandant de passer dans des cercles verts flottant dans les airs. A l’issue de cette expérience, suivie d’un sommeil de deux heures, entre 7 et 10 % des étudiants ont rêvé qu’ils volaient, les effets de cette expérience se prolongeant jusqu’à 10 jours. Les progrès des technologies, permettant de simuler le toucher avec le retour haptique ou l’odorat avec des synthétiseurs d’odeurs promet sans doute des expériences encore plus immersives et un accès aux rêves encore plus puissant.

Bienvenue dans le Meilleur des Mondes

Au delà de ces expériences qui sont loin d’être marginales, une vraie problématique se dessine. Si nos données personnelles sont déjà largement partagées, souvent à l’insu de notre plein gré, par les géants de la Tech, que penser de l’accès à ce qui constitue notre intimité la plus manifeste : nos rêves ?

Que l’on songe, par exemple, à la quantité phénoménale d’informations recueillies par les différentes applications présentes sur nos téléphones : empreintes digitales et faciale, iris, données biométriques, données de santé, déplacements, liens sociaux et j’en passe… Chaque année, ce serait ainsi plus d’un Téraoctet de données qui seraient amassées sans même que nous le sachions. Données qui, une fois dans les serveurs anonymes des grandes entreprises, nous échappent totalement.

Aujourd’hui, 45 % des Américains disposent déjà d’enceintes intelligentes dans leurs chambres à coucher. Ces enceintes sont autant de portes ouvertes qui, en permanence, peuvent interagir avec nous. Le KGB en a rêvé, les GAFAM l’ont fait ! Et nous pouvons compter sur ces entreprises pour savoir nous faire fantasmer. Qui ne voudrait pas se prendre pour Superman, vivre une aventure spatiale, faire de torrides rencontres dans des rêves dirigés et provoqués par ces enceintes ? Que ne mettrions nous pas dans la balance pour quelques instants aussi oniriques que fugaces ? Vous voulez allez sur Mars ? Pas de souci, nous vous y emmenons après ces quelques messages publicitaires…

Orwell avait raison : « l’ennemi qui vous terrassera sera l’ennemi qui vous sourira », et notre servitude sera volontaire comme aurait dit La Boétie…

Certaines expériences ont même réussi à réduire certains biais comportementaux, comme la consommation de cigarettes, où à les augmenter par le biais de ce travail sur le rêve. De là à imaginer que l’on pourrait influencer des décisions engageant nos destins, il n’y a qu’un pas, surtout lorsque l’on sait que ces manipulations ne laissent pas de traces au réveil. Bien des dictatures se tiennent déjà prêtes à signer le bon de commande...

Un des autres aspects de cette technologie en devenir, est son innocuité. Le sommeil est en effet fondamental, autant que l’eau, que la nourriture pour l’équilibre de chacun. De nombreuses expériences de privation de sommeil ont montré le danger que cela pouvait représenter. Or, nous n’avons pas encore de recul suffisant pour savoir ce qu’implémenter un rêve, manipuler à long terme une pensée pourrait avoir comme conséquence pour nos concitoyens, pour leur équilibre.

Aussi, il semble nécessaire qu’une vraie réflexion publique soit menée sur ce sujet. Car si les techniques en sont encore à leurs balbutiements, nul doute que le coup est parti, et que l’on ne pourra pas arrêter ce mouvement profond, surtout s’il est porteur pour les entreprises qui l’investisse déjà.

Nos rêves seront peut-être nos derniers espaces de liberté, à nous de les préserver.

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